filago.ch

Groupe d'étude floristique du Jura et du Jura bernois

        Le magazine

  Forêt de Chênes verts
(ou chênaie d’Yeuse)
Quercetum galloprovinciale = Quercetum ilicispar Eric Grossenbacher

Pic St-Loup
« La chênaie d’Yeuse méditerranéenne (forêt de Chênes verts) trouve son plein développement dans la plaine languedocienne. »
Josias Braun-Blanquet, 1936

Chêne vert (Yeuse)

  • arbre au tronc court et souvent tortueux, de 5 à 20 m de haut,
  • longévité : 200 500 ans
  • rejette de souche (tige apparaissant à la base du tronc)
  • feuilles d’un vert foncé, petites, de 3 à 5 cm de long, coriaces, sempervirentes, de formes diverses : entières, lâchement dentées ou épineuses (fait penser au Houx…)
  • racine pivotante (peut s’enfoncer jusqu’à 10 m de profondeur : jamais couché par le vent !)
  • espèce héliophile et thermophile (mais résistante au froid : supporte jusqu’à -16 degrés centigrades)
  • étage collinéen surtout, et base de l’étage montagnard (par exemple au Pic St-Loup)
  • s’accommode bien des sols très caillouteux, siliceux ou calcaires
  • utilisé autrefois dans la construction des bateaux par les Romains (50 arbres étaient nécessaires pour un seul bateau…), charronnage, charpente, traverses de chemin de fer, etc.
  • excellent combustible : très bon charbon de bois 
Pic St-Loup
Petit historique « Une exploitation abusive millénaire, soutenue et constamment aggravée par le terrible fléau de l’incendie, a fait disparaître les vastes forêts de Chêne vert dont parlent les vieux auteurs et qui, au Moyen Age encore, avançaient jusqu’aux portes de Montpellier. A peine quelques maigres taillis de Chêne vert ont échappé à la destruction ; à perte de vue s’étend, au nord de Montpellier et de Nîmes, la garrigue à Kermès (Quercus coccifera) et à Romarin (Rosmarinus officinalis), entrecoupée par des landes odorantes à Cistes (Cistus sp.) ou à Genêt épineux (Genista scorpius). Ces garrigues improductives sont abandonnées aux troupeaux. Les familles de verriers qui, dès le XIIIe siècle, ont exercé leur métier au détriment du patrimoine forestier, sont, en grande partie, responsables de cet état de chose lamentable. Bergers, bûcherons et charbonniers, par une exploitation souvent déréglée, n’ont fait qu’aggraver l’œuvre de destruction. » - Josias Braun-Blanquet, 1936

A titre d’exemple, le Pic St-Loup

Le Pic St-Loup, au nord de Montpellier et à 25 km du bord de la mer, culmine à 658 m d’altitude. Il se remarque de loin lorsque nous sommes dans la région de Montpellier. En effet, la plaine languedocienne avoisine les 100 m d’altitude de moyenne. Pour se rendre au Pic St-Loup, le mieux, en venant de Nîmes, c’est d’éviter le centre de Montpellier en sortant de l’autoroute à Vandargues (prendre impérativement la nationale D 65 qui évite Montpellier par le nord, et la suivre sur une douzaine de km en direction ouest). Ainsi, vous éviterez le centre de Montpellier. Puis, avisant la D 986, vous partez à angle droit direction nord-ouest, direction Ganges, mais, 13 km plus loin, une bifurcation sur votre droite vous indiquera la D113 E, puis 1 km plus loin, et encore à droite, simplement la D113 ; encore deux km et vous êtes à Cazevieille, 300 m d’altitude : c’est votre point de chute. Dès cet instant, vous laissez votre voiture au parc et, pedibus cum jambis, vous pourrez entreprendre l’ascension du Pic St-Loup, face sud. N’oubliez pas de prendre avec vous une réserve d’eau !

Côté botanique, le Pic St-Loup nous offre un flanc sud, l’adret, couvert par la forêt de Chênes verts Quercus ilex, et une face nord, l’ubac, abrupte, colonisée à son pied par la forêt de Chênes blancs Quercus pubescens. Les roches calcaires du Pic St-Loup datent de l’époque Jurassique. Le sommet ne s’atteint que par le flanc sud ; la face nord est réservée aux alpinistes et n’est pas sans rappeler celle de l’Eiger, dans l’Oberland bernois, mais en petit…

Ascension du Pic St-Loup

Pic St-Loup Il suffit de suivre le chemin balisé. Elle se fait dans un premier temps parallèlement à la crête et au pied sud du pic par un sentier en légère pente, puis, attaquant carrément l’ascension, car c’en est une d’ascension, vous vous hisserez tant bien que mal jusqu’au sommet, en vous accrochant, qui à une racine, qui à un tronc, voire même à des rochers bien placés.

Par comparaison mathématique, le profil de l’ascension rappelle une courbe exponentielle…

Arrivé en haut (il faut bien compter deux bonnes heures de montée, sans botaniser), le panorama en vaut la peine : au sud la plaine languedocienne avec dans le lointain la Méditerranée ; à l’ouest et par temps clair on aperçoit les Pyrénées ; au nord, tout proche, l’Horthus, 512 m, une chaîne calcaire impressionnante, et, dans le lointain, les Cévennes ; à l’est, on peut distinguer le mont Ventoux par bonne visibilité.

Des Martinets alpins, au ventre blanc, vous tiendront en haleine par leurs vols rapides, puissants, glissant souvent avec leurs ailes abaissées.

Du sommet, quand on regarde la garrigue vers le sud, à perte de vue au pied du Pic St-Loup, il est facile de s’imaginer que, dans les siècles passés, cette superficie était entièrement recouverte par la forêt de Chênes verts…

Quoi que l’on pense, la descente ne sera pas plus facile que la montée… car vos fesses (d’aucune utilité lors de l’ascension ou si peu) vous seront fort utiles !

La forêt de Chênes verts

Pic St-Loup Pic St-Loup Liste des plantes notées le long du sentier (comme la « prise d’un pion en passant » au jeu d’échec), sous la conduite de Benoît Garrone, de l’Uni de Montpellier :

Quercus ilex (dominant), Phillyrea media, Lonicera implexa, Viburnum tinus, Ruscus aculeatus, Asparagus acutifolius, Arbutus unedo, Pistacia terebinthus, Lonicera etrusca, Euphorbia characias, Pistacia lentiscus, Quercus coccifera, Smilax aspera, Rubia peregrina, Clematis flammula, Rhamnus alaternus, Phillyrea angustifolia, Jasminum fruticans, Daphne gnidium, Hedera helix, Carex halleriana, Brachypodium ramosum, Osyris alba, Quercus pubescens, Juniperus oxycedrus, Crataegus monogyna, Buxus sempervirens, Ranunculus bulbosus, Prunus mahaleb, Bupleurum rigidum, Silene italica, Helleborus foetidus, Prunus spinosa, Acer monspessulanum, Aristolochia rotunda, Thymus vulgaris, Lathyrus aphaca, Asplenium trichomanes, Clematis vitalba, Cephalaria leucantha

Remarques :

  1. Il est évident que c’est le Chêne vert Quercus ilex qui est le maître et seigneur de cette forêt du Pic St-Loup. Toutes les autres espèces profitent de sa présence. Il domine le flanc sud, au point qu’on ne voit que lui… Nous lui donnerions sans hésitation la cote 5.4 (plus des ¾ de la surface totale pour un peuplement plus ou moins dense) dans l’échelle de Braun-Blanquet. A ce sujet reportez-vous sur www.filago.ch, rubrique « magazine » : Forêt de Pin de Salzmann.
  2. Ce qui caractérise la présence des espèces citées, c’est leur faculté à conserver l’eau dans leurs cellules. Pour y parvenir, donc limiter au maximum la transpiration par les stomates, plusieurs modes d’adaptations sont représentés :
    • Malacophyllie (molles au début, les feuilles durcissent avec l’âge tout en élargissant leur limbe ; cuticule pauvre en stomates) ; exemples : Chêne vert Quercus ilex, Laurier-tin Viburnum tinus, Arbousier Arbutus unedo, Chêne-kermès Quercus coccifera, Nerprun alaterne Rhamnus alaternus, Buis Buxus sempervirens, Pistachier térébinthe Pistacia terebinthus, Chèvrefeuille de Mahon Lonicera implexa, Fragon Ruscus aculeatus, Salsepareille Smilax aspera, Garance voyageuse Rubia peregrina, Buplèvre raide Bupleurum rigidum, etc.
    • Sclérophyllie (feuilles petites, enroulées, coriaces) ; exemples : Genévrier Cade Juniperus oxycedrus, Asperge à feuilles aiguës Asparagus acutifolius, Thym vulgaire Thymus vulgaris, etc.
    • Microphyllie (surface réduite des feuilles) ; exemples : Brachypode rameux Brachypodium retusum (= B. ramosum), Laiche de Haller Carex halleriana, Rouvet Osyris alba, etc.
    Toutes ces facultés en économie d’eau sont héréditaires : ce sont des adaptations qui sont transmises de mère en fille. A ne pas confondre avec des accommodats qui, eux ne sont pas héréditaires. En effet, si l’on s’avisait de planter une espèce non adaptée à la chênaie d’Yeuse sempervirente, elle périrait de soif… car elle ne survivrait pas à la sécheresse estivale caractéristique du climat méditerranéen.
    La chênaie verte est une remarquable adaptation : c’est la forêt climax, c'est-à-dire la forêt en équilibre avec son milieu au stade ultime d’évolution de la flore méditerranéenne.
  3. Des études ont montré que la pression osmotique (phénomène responsable de la montée de l’eau dans la plante) est plus faible pour les espèces à l’intérieur de la forêt que lorsque ces mêmes plantes poussent à découvert, par exemple dans la garrigue. Economie de l’eau !
  4. La forêt de Chênes verts du Pic St-Loup est une forêt relicte qui ne doit sa survie qu’à une situation malaisée de toute exploitation par les hommes, en particulier des verriers du Moyen Age.
  5. C’est une aubaine pour les visiteurs de traverser une telle forêt tout en profitant d’un panorama offert par une montagne très attachante. Le Guide Michelin vert octroie deux étoiles au Pic St-Loup (vaut le détour). Fort modestement, nous y ajouterions une étoile en plus, celle du botaniste…

Forêt d’Yeuse (Chêne vert)
Relevé d’un individu d’Association

Quercetum galloprovinciale = Quercetum ilicis
Date :mardi 14.05.2002 Pic St-Loup Pic St-Loup
Lieu :forêt de Boscorre, sortie sud de Puéchabon (15 km au NW de Montpellier) en direction d’Argelliers
Altitude :140 m
Aire :300 m2
Aspect :Chênes verts de 5-10 m de hauteur
Sol :sol jonché de gros cailloux calcaires apparents
Pente :10-15%
Exposition :nord
Botaniste :E.Gr (Université populaire jurassienne, 2002)

Arbres
Recouvrement : 90%
Hauteur :env. 5-10 m
4Chêne vert = YeuseQuercus ilex
rPin d’AlepPinus halepensis

Arbustes
Recouvrement : 20%
Hauteur :jusqu’à env. 2 m
1BuisBuxus sempervirens
1Genévrier cadeJuniperus oxycedrus
+Pistachier térébinthePistacia terebinthus
+Lonicéra d’EtrurieLonicera etrusca
+SalsepareilleSmilax aspera
rArbousierArbutus unedo
rBruyère multifloreErica multiflora
roAmélanchierAmelanchier ovalis

Strate herbacée
Recouvrement :10%
Hauteur :30 à 40 cm
1Epervière étoiléeHieracium stelligerum
1Garance voyageuseRubia peregrina
+BadasseDorycnium suffruticosum
+Brachypode rameuxBrachypodium retusum (= B. ramosum)
+FragonRuscus aculeatus
+AspergeAsparagus acutifolius
rAristolocheAristolochia pistolochia
rViorne-tinViburnum tinus (20 cm de haut !)
rEuphorbe characiasEuphorbia characias
roThym vulgaireThymus vulgaris

Pic St-Loup Remarques :
  1. Le lecteur pourra comparer nos deux listes de plantes… Entre la simple énumération des espèces rencontrées au Pic St-Loup et le relevé de Puéchabon, la présentation avec cotation est plus imagée. Le lecteur « voit » mieux la forêt.
  2. Les nombres de gauche se rapportent à l’échelle d’ « abondance-dominance » de Braun-Blanquet.
  3. Rappelons au lecteur qu’une « Association végétale » est une notion abstraite de la botanique, plus particulièrement de la phytosociologie. Elle n’apparaît que dans les livres ! En effet, ce qui existe sur le terrain est un « individu d’Association » qui, lui, bien réel, est l’objet d’un relevé par les phytosociologues. Tous les relevés provenant d’un même type de végétation, se ressemblant entre eux plus qu’à tout autre, sont réunis dans un tableau synthétique, et dûment comparés. De là naît une Association végétale. Par exemple, Josias Braun-Blanquet, pour son étude de la chênaie d’Yeuse, en 1936, a réuni 34 relevés dans un tableau en provenance de différents endroits (dont deux d’Argelliers). En consultant ce tableau synthétique, on aperçoit aisément les espèces qui se répètent dans un ordre constant. Il s’en dégage une hiérarchie et, de là à lui donner un nom, il n’y a qu’un pas… Qu’est-ce qui ressemble le plus à une chênaie d’Yeuse ? Une autre chênaie d’Yeuse ! C’est le Quercetum galloprovinciale ou Quercetum ilicis des phytosociologues. Et où classe-t-on cette Association ? Voir ci-dessous.
  4. L’exposant o pour le Thym vulgaire signifie que cet exemplaire manque de vitalité (« il n’est pas à sa place » et montre un manque de santé évident). En effet, le Thym vulgaire est une plante de garrigue. C’est celui que l’on utilise en cuisine…
  5. Le Brachypode rameux est l’herbe à moutons, présent en masse dans la garrigue.
Phytosociologie Il est toujours intéressant d’ajouter l’œil du phytosociologue.
Classe :
Quercetea ilicis (groupements à strates arborescentes et arbustives riches en espèces à feuilles persistantes)
Ordre :
Quercetalia ilicis (forêts constituées d’arbres sclérophylles : arbres ayant des feuilles à cuticule épaisse, persistantes et coriaces comme le Chêne vert, et qui, par extension, se rapportent à des formations végétales dominées par de telles espèces)
Alliance :
Quercion ilicis (groupements forestiers, de maquis ou de garrigues)
Association (entre autres) :
Quercetum ilicis = Quercetum galloprovinciale (forêt de Chênes verts = chênaie d’Yeuse)

Bibliographie

Pic St-Loup
  1. La Chênaie d’Yeuse méditerranéenne (Quercion ilicis)
    Monographie phytosociologique et forestière
    SIGMA*, Communication No 45, 150 pages, Montpellier, 1936
    Josias Braun-Blanquet
    * SIGMA : Station Internationale de Géobotanique Méditerranéenne et Alpine
  2. Les Groupements végétaux de la France méditerranéenne
    Josias Braun-Blanquet
    CNRS, 300 pages, 1952
  3. Guide du naturaliste dans le Midi de la France
    Tome I La mer, le littoral, 320 pages / « Grand prix rhodanien de littérature »
    Tome II La garrigue, le maquis, les cultures, 400 pages
    Hervé Harant et Daniel Jarry
    Editions Delachaux & Niestlé, 1967 / 1973
  4. Eloge du Pic St-Loup
    Vincent Bioulès (dessins) et Benoît Garrone (biologiste)
    Ecologistes de l’Euzière, 160 pages, 2009
    Domaine de Restinglières
    34730 Prades-le-Lez (Hérault, France)
    On peut commander cette plaquette sur le site www.euziere.org (40 Euros + port).
  5. Cartes
    IGN No 66 Avignon-Montpellier / 1 : 100'000
    (pour la sortie d’autoroute avant Montpellier)
    IGN No 65 Béziers-Montpellier / 1 : 100'000 (pour Puéchabon)
    IGN No 2742 ET / TOP 25 Ganges / St-Martin-de-Londres / Pic St-Loup / 1 : 25’000

Remerciements

Josias Braun-Blanquet (1884-1980), Montpellier ; Benoît Garrone, Montpellier ;
Albert Affolter, Tramelan ; Claude Fiore, Genève ; Marie-Rose Krebs, Bienne ;
André Rossel, Tramelan ; Elsi Wepf, Dietwil AG

Eric Grossenbacher, La Neuveville, février 2010

© Groupe d'étude floristique du Jura et du Jura bernois 2010
Dernière mise à jour: 23 mars 2011
Auteurs du site: Philippe Juillerat et Marc Jeannerat